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Un apiculteur amateur contemplatif

Michel Bertrand, apiculteur Cristolien, sous-espèce amateur, sous-sous-espèce amateur contemplatif.

C’est en pratiquant que l’on se forme. Et à ceux qui n’ont jamais affronté un essaim en colère, il manque quelque chose ! C’est ainsi que, par suite d’une maladroite intervention, nous avons été suivis dans la maison, chassés pièce par pièce et contraints de reconquérir pas à pas notre demeure à partir des toilettes où nous étions réfugiés, ma femme et moi. Puis, l’expérience venant, et nos enfants ayant parlé en cour de récréation de la nouvelle manie de leurs parents, nous avons eu la surprise de voir sortir des greniers des matériels prouvant que dans notre ville avaient existé de nombreux apiculteurs (1).abeille_2

Dès lors, nous avons contribué à la relance de l’activité apicole dans nos îles et sur l’ensemble de Créteil, au Parc Dupeyroux en particulier. Une dizaine d’années plus tard, après une formation d’ « Assistant Sanitaire Apicole », les services vétérinaires m’ont confié quatorze communes du Val-de-Marne où surveiller la santé de nos « mouches », comme disaient nos anciens. C’est une vraie passion qui nous fait vivre au rythme des saisons, rencontrer des passionnés et également un plaisir de partager cette passion avec les lecteurs de notre « Gazette ».

Mais laissons maintenant parler cette butineuse qui sur la planche d’envol va, pour la première fois, partir au travail. Elle est émue et son débit sera un peu haché :

J’ai 18 jours, ma famille n’a guère changé depuis le temps des dinosaures (2), je vais chercher du nectar, du pollen, de l’eau ou de la propolis. Collecter le nectar, c’est le plus beau des métiers ! J’en sais quelque chose, car j’ai déjà fait 6 métiers différents : ménagère pendant 3 jours après ma naissance, nourrice pendant 5 jours car ma glande productrice de gelée royale est développée, nettoyeuse, ventileuse, magasinière, cirière.

abeille_1Vous m’avez regardée : je pèse 1/10g. Je vais me charger à 0,05g. Je ferai 20 voyages par jour. 1kg de miel ce sera 50.000 voyages (40.000km). Mes ailes vibrent 250 fois par seconde. Ma vie sera de 40j en été, 6 mois en hiver. Avant de partir je n’irai pas saluer la reine. Entourée de ses dames d’atour, qui la soignent, la nourrissent, la gardent, sa majesté pond un œuf chaque 40 secondes. Je n’aurai pas un regard pour les faux bourdons, ces  mâles qui ne servent à rien ! Ils sont peu nombreux, 2 à 3.000, nous les abeilles sommes 30 à 40.000.

Par leur danse, mes sœurs éclaireuses nous ont indiqué où se trouvent les lieux de récolte. J’ai décollé après avoir agrafé mes deux paires d’ailes. Mon vol peut aller jusqu’à 3 km. Je vais avec ma langue de quelques millimètres, recueillir le précieux nectar. Mon jabot bien rempli, vite à la maison, je transfère ma cueillette à une sœur et repars aussitôt.

J’ai marqué la fleur visitée et n’y reviendrai pas. Mais je ne visiterai qu’une seule espèce de fleur, environ 400 en une journée, ce qui fait que je suis l’auxiliaire indispensable à la pollinisation. 4/5e des fruits et légumes sont pollinisés par nous.

En cette sortie d’hiver – hiver qui n’a pas eu lieu – les colonies de nos îles, en ruches ou sauvages, se portent bien. Elles espèrent que l’utilisation de produits chimiques disparaîtra et que les plantes adventices, qu’on appelait « mauvaises herbes », reviendront dans nos jardins. On redécouvrira alors leur variété et leur beauté, loin de l’insipide gazon dit anglais…

abeille_3Michel Bertrand, « apiculteur amateur contemplatif », selon la jolie formule de Michel Richard

(1) Des lectures m’ont appris que Charlemagne avait imposé à chaque famille d’avoir une colonie d’abeilles ! Cette injonction n’a pas été supprimée mais je ne dénoncerai aucun contrevenant.

(2) Une petite révision s’impose. On a trouvé dans de l’ambre, datant de plusieurs millions d’années, des abeilles fossilisées, leur adaptation à leur ambiance était tellement parfaite que nos « mouches » actuelles paraissent très semblables.