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La brouette à ridelles d’André

Il y a une quarantaine d’années, les deux meilleurs jardiniers de nos îles cultivaient leurs potagers sur l’île de la Guyère, à l’entrée de l’allée des Coucous dont aucun digicode n’interdisait encore l’accès. André était le premier, sitôt passée la porte de l’allée. Le potager de Victor se trouvait 50 mètres plus loin.

C’était, entre eux deux, une compétition permanente et amicale : à qui produirait les plus beaux poireaux, les
plus grosses salades, les plus belles tomates… Il y fallait du savoir faire, un bon coup de bêche, et, bien sûr, du fumier, beaucoup de fumier !

brouette_ridellesUn jour, nous venions d’échanger avec André quelques légumes contre des canettes de bière. Son vélo était déjà appuyé au grillage, une brassée de fleurs dans le panier accroché au guidon. Pressé de partir, il poussait sa brouette pour la remiser dans la grande cabane en planches, noircie par le temps, qui occupait le milieu du
jardin. Mais il s’arrêta brusquement devant nous, posa la brouette, se redressa, mit les mains sur ses hanches, et nous dit avec son bon sourire :

« Je vais vous raconter l’histoire de cette brouette…

Au début des années soixante, le père Pagès avait encore quelques vaches dans sa ferme de la Prairie, là, de l’autre côté de la passerelle, sur le chemin du Bras du Chapitre.Chaque automne , il vendait son fumier. Une aubaine pour moi. J’étais son plus proche client. Et son fumier, il ne le vendait pas au poids, il le vendait à la brouette. Alors j’avais équipé ma brouette de ridelles pour y embarquer autant de fumier qu’elle pouvait en contenir.Ça fait belle lurette que j’ai brûlé ces ridelles, mais croyez-moi, elles étaient bien hautes, presqu’aussi hautes que moi !

Le père Pagès, lui, il me regardait charger à la fourche ma brouette à ridelles. Et je voyais bien qu’il n’était pas trop content. Mais c’est quand j’ai entrepris de grimper sur un petit muret, avec mes bottes, pour tasser le fumier dans la brouette, qu’il est sorti en hurlant :

« André, ça suffit comme ça ! Les ridelles, passe encore, mais tasser, il n’en est pas question. Tu m’entends, pas question ! » …

Et André en riait encore !

A l’ombre des platanes

Les platanes, ces arbres mythiques de nos villes et du bord de nos routes. Mais pourquoi ces arbres-là ? Et quand sont apparus les premiers platanes sur les bords du Bras du Chapitre ?

Platane_1Le platane est un arbre très ancien puisqu’il existait déjà au crétacé.
Aujourd’hui, 3 espèces de platanes ont été recensées sur la planète :

  • le platane d’Occident, très rare en Europe
  • le platane d’Orient, planté par les Romains en Italie
  • le platane « commun », résultat d’une hybridation entre le platane d’occident et le platane d’orient au 17ème siècle.

C’est cette dernière espèce qui est présente partout en France. Avec ses grandes feuilles ressemblant à l’érable, sa croissance rapide et son port large, l’arbre peut vivre de 500 à … 2000 ans. Surprenant ! Le plus vieux platane d’Europe connu est en Grèce. Il s’agit du platane d’Hippocrate sur l’île de Kos qui a 500 ans mais qui serait le rejeton d’un 1er platane de 2400 ans. La circonférence de son tronc fait 12m. Gigantesque ! La légende raconte que c’est sous cet arbre qu’Hippocrate enseignait la médecine à ses élèves.

L’engouement en France pour les platanes bordant les routes et les allées date du début du 19ème siècle. Et c’est Napoléon qui en est à l’origine. Encore une histoire de campagne militaire ! Engagées dans de nombreux conflits aux quatre coins du continent, les troupes de l’Empire se déplaçaient à pied dans leur grande majorité, et à cheval.

En plein soleil, ces trajets pouvaient s’avérer destructeurs pour les soldats qui arrivaient exténués sur les champs de bataille. L’empereur a donc pris la décision de planter des platanes, le long de tous les grands chemins de France, afin de protéger le plus possible ses hommes de la chaleur.
On l’aura compris, le choix de l’arbre s’est fait par rapport à la robustesse de l’espèce, à sa croissance rapide et à ses grandes feuilles qui font de l’ombre.
Platane_2Et le long du bras du Chapitre ?

L’époque des guinguettes et des escapades campagnardes des Parisiens ont fait des bords du Bras du Chapitre un endroit stratégique pour l’économie de la ville. Son embellissement est donc considéré comme essentiel et la plantation d’arbres évidente. Le platane étant à la mode, c’est cette essence qui est majoritairement choisie. Les plus vieux platanes datent du 19ème siècle.

Platane_3La 1ère guerre mondiale va modifier le paysage puisque le ministère de la guerre recense, marque et abat plusieurs arbres pour l’effort de guerre malgré l’opposition municipale.

Des campagnes d’entretien et de reboisements sont régulièrement organisées. En 1920, le conseil municipal vote le reboisement des rives du Bras du Chapitre « dans le but de rendre au Bras du Chapitre son aspect agréable ». Mais cette fois on varie les essences. Le platane n’a plus le monopole même s’il reste l’arbre le plus présent sur nos rives.

Un apiculteur amateur contemplatif

Michel Bertrand, apiculteur Cristolien, sous-espèce amateur, sous-sous-espèce amateur contemplatif.

C’est en pratiquant que l’on se forme. Et à ceux qui n’ont jamais affronté un essaim en colère, il manque quelque chose ! C’est ainsi que, par suite d’une maladroite intervention, nous avons été suivis dans la maison, chassés pièce par pièce et contraints de reconquérir pas à pas notre demeure à partir des toilettes où nous étions réfugiés, ma femme et moi. Puis, l’expérience venant, et nos enfants ayant parlé en cour de récréation de la nouvelle manie de leurs parents, nous avons eu la surprise de voir sortir des greniers des matériels prouvant que dans notre ville avaient existé de nombreux apiculteurs (1).abeille_2

Dès lors, nous avons contribué à la relance de l’activité apicole dans nos îles et sur l’ensemble de Créteil, au Parc Dupeyroux en particulier. Une dizaine d’années plus tard, après une formation d’ « Assistant Sanitaire Apicole », les services vétérinaires m’ont confié quatorze communes du Val-de-Marne où surveiller la santé de nos « mouches », comme disaient nos anciens. C’est une vraie passion qui nous fait vivre au rythme des saisons, rencontrer des passionnés et également un plaisir de partager cette passion avec les lecteurs de notre « Gazette ».

Mais laissons maintenant parler cette butineuse qui sur la planche d’envol va, pour la première fois, partir au travail. Elle est émue et son débit sera un peu haché :

J’ai 18 jours, ma famille n’a guère changé depuis le temps des dinosaures (2), je vais chercher du nectar, du pollen, de l’eau ou de la propolis. Collecter le nectar, c’est le plus beau des métiers ! J’en sais quelque chose, car j’ai déjà fait 6 métiers différents : ménagère pendant 3 jours après ma naissance, nourrice pendant 5 jours car ma glande productrice de gelée royale est développée, nettoyeuse, ventileuse, magasinière, cirière.

abeille_1Vous m’avez regardée : je pèse 1/10g. Je vais me charger à 0,05g. Je ferai 20 voyages par jour. 1kg de miel ce sera 50.000 voyages (40.000km). Mes ailes vibrent 250 fois par seconde. Ma vie sera de 40j en été, 6 mois en hiver. Avant de partir je n’irai pas saluer la reine. Entourée de ses dames d’atour, qui la soignent, la nourrissent, la gardent, sa majesté pond un œuf chaque 40 secondes. Je n’aurai pas un regard pour les faux bourdons, ces  mâles qui ne servent à rien ! Ils sont peu nombreux, 2 à 3.000, nous les abeilles sommes 30 à 40.000.

Par leur danse, mes sœurs éclaireuses nous ont indiqué où se trouvent les lieux de récolte. J’ai décollé après avoir agrafé mes deux paires d’ailes. Mon vol peut aller jusqu’à 3 km. Je vais avec ma langue de quelques millimètres, recueillir le précieux nectar. Mon jabot bien rempli, vite à la maison, je transfère ma cueillette à une sœur et repars aussitôt.

J’ai marqué la fleur visitée et n’y reviendrai pas. Mais je ne visiterai qu’une seule espèce de fleur, environ 400 en une journée, ce qui fait que je suis l’auxiliaire indispensable à la pollinisation. 4/5e des fruits et légumes sont pollinisés par nous.

En cette sortie d’hiver – hiver qui n’a pas eu lieu – les colonies de nos îles, en ruches ou sauvages, se portent bien. Elles espèrent que l’utilisation de produits chimiques disparaîtra et que les plantes adventices, qu’on appelait « mauvaises herbes », reviendront dans nos jardins. On redécouvrira alors leur variété et leur beauté, loin de l’insipide gazon dit anglais…

abeille_3Michel Bertrand, « apiculteur amateur contemplatif », selon la jolie formule de Michel Richard

(1) Des lectures m’ont appris que Charlemagne avait imposé à chaque famille d’avoir une colonie d’abeilles ! Cette injonction n’a pas été supprimée mais je ne dénoncerai aucun contrevenant.

(2) Une petite révision s’impose. On a trouvé dans de l’ambre, datant de plusieurs millions d’années, des abeilles fossilisées, leur adaptation à leur ambiance était tellement parfaite que nos « mouches » actuelles paraissent très semblables.

Nos fouines peu chafouines

Oui, il y a des fouines sur nos îles. Oui, elles y font la chasse aux rats, souris et mulots, que nos chats, trop bien nourris, ignorent. Non, on ne risque pas l’envahissement puisqu’elles vivent solitaires et veillent jalousement leur territoire. Mais, oui, il leur prend parfois, la mauvaise idée de boulotter les durites ou l’isolant des câbles électriques de nos voitures. Et voilà – au moins ? – quinze ans que ça dure…

En septembre 2001, nous hébergions une jeune allemande qui effectuait un stage de fin d’études chez Valéo à Créteil. Un de nos voisins de l’allée Centrale venait de nous signaler que des rats avaient à nouveau grignoté les câbles électriques de sa vieille BMW. «Des rats ?» s’étonna Katrin, «plutôt une fouine ou une martre. Chez nous, en Bavière, c’est tellement fréquent qu’on nous conseille de souscrire une assurance couvrant les dégâts qu’elles peuvent occasionner aux véhicules».

Fouines_2Fouine accidentée, venue mourir au pied d’un tas de bois, rue du Général Marbot (Photo B.Andrieux)

Dès son retour, Katrin nous adressa des informations plus précises sur le sujet. On dénombrait, en Allemagne, un peu plus de 160.000 sinistres de ce type, pour environ 20 M€ de frais de réparation ! Et il ressortait des enquêtes menées dans les Länder les plus concernés, que les fouines appréciaient tout particulièrement le goût des câbles des BMW, et surtout les câbles basse-tension de la série 3 (!). Mais bien d’autres marques faisaient les frais de cette curieuse appétence… Voilà pourquoi sa grand-mère glissait chaque nuit des vieilles chaussures sous sa voiture, un de ses voisins urinait tous les soirs sur son moteur encore chaud, un autre y vaporisait un désodorisant de WC… Grillage, ultrasons, chocs électriques, musique techno, tout avait été tenté avec plus ou moins de succès.

Mais la méthode la plus efficace, et la plus simple, consistait à disposer des boules de naphtaline sous le capot (les braconniers en jettent dans les réserves la veille de l’ouverture de la chasse, car le gibier déteste cette odeur). C’est la méthode que nous utilisons, depuis quinze ans, pour protéger les véhicules de nos visiteurs ; car la fouine, discrète et bien élevée, qui règne sur notre secteur dans l’île Brise-Pain, ne s’est jamais attaquée à nos voitures…. Hélas, notre stock de naphtaline est épuisé et impossible à renouveler. Interdit à la vente depuis quelques années pour raisons sanitaires, ce produit anti-mites est aujourd’hui introuvable…

NOTE : pour en savoir (beaucoup) plus sur ce gracieux commensal, il faut absolument visionner le beau reportage de Marie-Hélène Baconnet

La vie secrète de Tifoune la fouine

Installez-vous confortablement 53 minutes, mais c’est superbe !

Où sont passés les moineaux ?

Il n’y a pas si longtemps que ça, les moineaux conversaient dans nos villes et nos campagnes dans un concert cacophonique permanent. Ces oiseaux, très appréciés par certains, et décriés par d’autres à l’époque parce que bruyants, trop nombreux et « pillant » les champs de céréales, ont finalement presque disparu de certains coins de France. C’est aussi le cas dans notre quartier.moineaux_1

Moineau signifie «petit moine». Cela vient du fait que, comme les moines, il porte sur sa tête une «capuche». Et l’adjectif «domestique» vient du fait qu’il est intrinsèquement lié à la présence de l’Homme. C’est ce qu’on appelle le commensalisme. La vie de ce passereau dépend uniquement de l’habitat, de la nourriture ou des plantations faites par l’Homme, et ce depuis que l’Homme s’est sédentarisé à la préhistoire, devenant agriculteur. Et vous l’aurez compris, si l’homme modifie un des éléments de son environnement, cela impacte nécessairement la vie de ces oiseaux. Jusque là, le moineau s’est adapté aux évolutions de vie des Hommes (urbanisation, maîtrise de la nature, etc.) mais la chute de sa population depuis plus de 30 ans est telle que les scientifiques se penchent sérieusement sur la question. Que se passe-t-il ?

  • Certains chercheurs mettent en avant la disparition de leur habitat et de leurs lieux de nidification tant en ville qu’à la campagne. Les haies bocagères ont largement été arrachées à la campagne à la faveur du remembrement agricole. En ville et dans les jardins, les haies hautes laissent souvent la place au bambou, au brise-vue en bois ou à de petits arbustes ou fleurs. Par ailleurs, les constructions modernes n’offrent pratiquement plus de sites de nidification et les rénovations de bâtiments détruisent les cavités existantes. Le recul des espaces verts diversifiés dans les agglomérations n’offre plus beaucoup d’insectes et de graines aux moineaux qui doivent se rabattre sur les déchets alimentaires humains.
  • En ville, les restes de nourriture trop grasse des humains qu’ingurgitent les moineaux sont trop riches en glucides et trop pauvres en protéines. Cela a pour impact de fragiliser les oisillons (trop gras et trop petits). Il y a donc une surmortalité avant l’atteinte de l’âge adulte.
  • Certains avancent également la pollution sonore. Le bruit de plus en plus présent dans les villes (de plus en plus de voitures, d’habitants, etc.) vient couvrir les piaillements des piafs. La communication passe mal entre les membres du groupe, notamment en cas d’alerte. Leur vigilance diminue. Ils se font plus facilement attraper par les prédateurs (faucons, chats, corneilles, etc.)
  • D’autres évoquent des problèmes liés aux champs électromagnétiques. Cette question qui secoue nos sociétés humaines, entre également dans le débat concernant les moineaux. Les ondes envoyées par les pylônes de téléphonie mobile interféreraient avec leur système nerveux et influeraient sur leur système reproductif. De plus, dans les zones trop exposées, les oiseaux abandonneraient leur progéniture en cessant de les nourrir.moineaux_2
  • Enfin, l‘utilisation de plus en plus présente d’insecticides et d’herbicides tue les ressources en nourriture des oiseaux. Il n’y a plus assez d’insectes et plus de « mauvaises herbes » à graines dont les piafs raffolent. En Grande-Bretagne, l’espèce a dû être placée sur la liste rouge des espèces menacées. En Suisse, la population a baissé de 40% en 30 ans. On pourrait continuer notre tour d’Europe, le constat serait toujours le même. En France, le moineau n’est pas encore considéré en voie de disparition. Il est néanmoins placé sur la liste des espèces protégées.

Aujourd’hui aucune réponse définitive ne peut être apportée mais toutes ces pistes sont sérieuses et continuent d’être étudiées.